Patrimoine Culturel Immatériel, le parcours d'une reconnaissance.

Sommaire

Le 1er juin 1983, l'Administration du patrimoine culturel de la République de Corée inscrivait le taekkyon (택견) au registre des Jungyo Muhyeong Munhwajae (중요무형문화재) — les Biens culturels immatériels importants — sous le numéro 76. Cette désignation est aujourd'hui connue sous le nom de Gukga Muhyeong Yusan (국가무형유산), appellation adoptée lors de la réforme de 2023.

Quarante-trois ans plus tard, cette date mérite qu'on s'y arrête. Non pas pour célébrer une reconnaissance administrative, mais pour comprendre ce qu'elle a coûté, ce qu'elle a exigé, et à qui l'on doit qu'elle existe.

Car cette désignation n'est pas tombée naturellement. Elle est le résultat d'un combat de plusieurs décennies : la survie clandestine d'un art pendant trente-cinq ans d'occupation, deux candidatures rejetées, et un travail considérable de codification mené pour convaincre des institutions.

Cet article retrace les étapes de cette reconnaissance — de la pratique en secret du Grand-maître Song Deok-gi (송덕기) à la codification du programme par le Grand-maître Shin Han-seung (신한승), de la création du bontae-boegi (본때뵈기) à l'inscription du taekkyon sur la Liste représentative de l'UNESCO en 2011. Deux hommes, un art sauvé de justesse, et une chaîne de transmission qui continue aujourd'hui.


Une pratique au bord de l'effacement

L'occupation japonaise de la Corée (1910–1945) n'a pas seulement pesé sur la langue et la culture — elle a failli emporter avec elle des pratiques corporelles entières. Le taekkyon en fut l'une des victimes directes. Les rassemblements de pratiquants étaient surveillés, découragés, parfois réprimés. L'art survécut de manière clandestine, transmis oralement, sans école officielle, sans institution pour le porter.

À la fin de la période coloniale, il ne restait plus qu'un seul dépositaire connu de cette transmission : Song Deok-gi.


Grand-maître Song Deok-gi : le dernier dépositaire

Né en 1893 à Sajik-dong (사직동), dans le quartier haut de Séoul, Song Deok-gi appartient à la lignée des Widaepae (윗대패) — le groupe du village haut. À douze ans, son père le présente au maître Im Ho (임호) dans une clairière au pied de la montagne Inwangsan (인왕산). Il s'entraîne sous sa direction jusqu'à la mort du maître.

La colonisation survient alors qu'il est en pleine maturité de pratique. Il continue, en secret, pendant trente-cinq ans.

Le 26 mars 1958, Song Deok-gi effectue une démonstration devant le président Syngman Rhee. C'est la première apparition publique du taekkyon depuis des décennies — un signal que la pratique existait encore, et qu'elle méritait d'être connue.


Grand-maître Shin Han-seung : l'architecte de la reconnaissance

Né en 1928, Shin Han-seung est diplômé en éducation physique de l'université Shinheung (aujourd'hui université Kyung Hee), où il se forme à la lutte Gréco-Romaine. Il pratique ensuite le judo après son installation à Chungju. Il devient le disciple de Song Deok-gi et consacre les décennies suivantes à obtenir pour le Taekkyon la protection institutionnelle qu'il méritait.

Les premières démarches échouent. À deux reprises, la candidature est refusée par l'Administration du patrimoine culturel, la Munhwajaecheong (문화재청). Le motif est toujours le même : le taekkyon ne possède pas de formes codifiées. À l'époque, les critères de reconnaissance exigent l'existence de séquences prédéfinies. Le taekkyon, fondé sur un échange libre et non prédéterminé, ne satisfait pas à ce critère.

Shin Han-seung tire les conclusions qui s'imposent : si le jury réclame des formes, il faudra en créer.


La codification du programme : une nécessité stratégique

Entre les années 1970 et le début des années 1980, Shin Han-seung construit méthodiquement un curriculum formalisé à partir de la matière transmise par Song Deok-gi.

Lors de la première enquête officielle de la Cultural Heritage Administration en 1973, Song Deok-gi ne peut présenter que onze techniques — corpus jugé insuffisant. Shin Han-seung travaille à l'expansion du répertoire : à la deuxième enquête de 1982, celui-ci atteint une trentaine de techniques de base et plus d'une centaine de variantes appliquées.

Il structure le programme en trois niveaux progressifs :

  1. honja ikhigi (혼자익히기) — entraînement en solo, subdivisé en seoseo ikhigi (서서익히기, pratique sur place) et naagamyeo ikhigi (나아가며익히기, pratique en déplacement)
  2. maju megigi (마주메기기) — exercices en face-à-face avec partenaire : makeumjil (막음질, techniques défensives), eolleo megigi (얼러메기기, enchaînements offensifs), maju chagi (마주차기, échanges de coups de pied), maju geori (마주걸이, échanges de crochets et balayages)
  3. gyeonjugi (견주기) — combat libre

Il crée également un système de grades inspiré du jeu traditionnel yunnori (윷놀이) — douze jjae (째) et quatre dong (동).

Shin Han-seung codifie également le kihap (기합) — le cri d'intention — sous la forme ikeu-ekeu (이크-에크), double émission vocale qui scande le rythme de l'échange. Song Deok-gi n'attestait que la forme simple ikk (익크) : ce point précis reste, encore aujourd'hui, une ligne de fracture entre les lignées qui se réclament de lui.

Sur le sens du kihap dans le Taekkyon : Le kihap – signal, intention, respiration


Le bontae-boegi : donner un visage à l'art

L'élément décisif est la création du bontae-boegi (본때뵈기).

Historiquement, le bontae désignait le rituel pré-combatif des joutes populaires (gyeollyeon-taekkyon, 결련택견) : l'expression propre du combattant avant l'échange — sa façon de se préparer, de se révéler, d'annoncer sans paroles ce qu'il portait dans le corps. Il n'avait pas de forme fixe. C'était une présence, pas une chorégraphie.

Shin Han-seung fait le choix de le codifier. Il compose l'apui-geori 8 madang (앞의거리 8 마당) — huit segments du programme préparatoire. Chaque madang constitue une unité de travail autonome : un bloc de techniques et de dynamiques à intégrer avant de passer au suivant. Ensemble, les huit forment un parcours continu — du mouvement fondamental jusqu'aux enchaînements les plus élaborés — sans rupture, sans pause artificielle.

Ce bontae-boegi est commun à l'ensemble de la lignée Shin Han-seung. Jeong Gyeong-hwa (정경화), désigné Trésor humain vivant de seconde génération en 1996, en est le dépositaire officiel actuel.

Ce bontae-boegi est ce qui permettra à la candidature de franchir l'obstacle des critères.


1er juin 1983 : la désignation

La troisième candidature est acceptée.

Le 1er juin 1983, l'Administration du patrimoine culturel désigne le taekkyon 76e bien culturel immatériel important de la République de Coréejungyo muhyeong munhwajae je 76ho (중요무형문화재 제76호), désignation aujourd'hui rebaptisée gukga muhyeong yusan.

Song Deok-gi et Shin Han-seung reçoivent tous deux le titre de Trésor humain vivant (ingan munhwaje, 인간문화재).

Quatre-vingt-dix ans séparent la naissance de Song Deok-gi de cet instant. Trente-cinq ans de clandestinité. Deux candidatures rejetées. Et derrière tout cela, la conviction d'un homme que ce qu'il portait valait la peine d'être transmis — et la rigueur d'un autre pour le rendre visible aux yeux d'une institution.

Les deux maîtres décèdent en 1987, à vingt jours d'intervalle.


L'héritage : vers l'UNESCO

La reconnaissance de 1983 n'est pas une fin. Elle est un socle.

En novembre 2011, lors de la sixième session du Comité intergouvernemental de l'UNESCO à Bali, le taekkyon est inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité — premier art martial au monde à recevoir cette distinction.

L'UNESCO note explicitement que la désignation nationale de 1983 constitue la preuve d'un cadre de transmission institutionnel : maîtres reconnus, curriculum formalisé, financement public. La reconnaissance coréenne avait posé, sans le savoir peut-être, les conditions de l'inscription internationale.

Sans Song Deok-gi, il n'y aurait rien eu à transmettre.
Sans Shin Han-seung, il n'y aurait rien eu à reconnaître.
Sans le 1er juin 1983, il n'y aurait pas eu de novembre 2011.

Le taekkyon ne tenait qu'à un homme. Aujourd'hui, il tient à des milliers.

A propos

Représentant Korea Taekkyon Federation France • 6ème Dan KTF • Jidosa 2ème degré

Je représente la Korea Taekkyon Federation en France et dirige la commission KTF du Centre Français du Taekkyon. Passionné de recherche historique sur les arts martiaux coréens, j'anime des stages découverte et techniques pour clubs et associations partout en France et en Europe.

Que retenir de cet article ?

Pourquoi la reconnaissance a-t-elle failli ne pas avoir lieu ?

Qui sont les Grands-maîtres Song Deok-gi et Shin Han-seung ?

Qu'est-ce que le bontae-boegi apui-geori 8 madang?

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