Jaemulbo, le Taekkyon entre art de frappe et art de lutte

1. Fiche d'identité
Titre :
Jaemulbo (재물보 / 才物譜, « Registre des talents et objets »)
Date :
1798 (dynastie Joseon)
Auteurs :
Lee Man-young (이만영 / 李晩永, 1759–1836)
Langue originale :
Chinois classique (hanmun / hanja) avec annotations en hangeul
Nature du texte :
Régistre thématique des connaissances de l'époque
Section concernée :
Entrée sur le caractère 卞 (byeon) — mention du takgyeon (탁견)
2. Extrait choisi
2.1. Texte original (hanja)
「卞 手搏爲卞 角力爲武 若今之탁견」
2.2. Traduction française
« Byeon (卞) : on appelle subak (手搏) "byeon", et gakryeok (角力) "mu" ; c'est ce qu'on appelle aujourd'hui takgyeon (탁견). »
2.3. Présentation de l'auteur, contexte historique et tenants et aboutissants
Le Jaemulbo et son auteur
Le Jaemulbo est un dictionnaire encyclopédique coréen compilé en 1798 par Lee Man-young (이만영, 1759–1836). Lee Man-young organise le vocabulaire par catégories thématiques, à la manière des encyclopédies chinoises classiques. L'ouvrage recense les « talents » (재, jae) et « objets » (물, mul) de la société coréenne : métiers, arts, techniques, pratiques populaires.
Contexte du règne de Jeongjo
Le roi Jeongjo est l'un des monarques les plus éclairés de Joseon, connu pour son mécénat culturel et son intérêt pour les sciences et les techniques. C'est sous son règne que le Muyedobotongji (武藝圖譜通志, « Manuel illustré complet des arts martiaux ») est commandé en 1790 et publié en 1795 — manuel qui codifie les techniques militaires coréennes, incluant le Gwonbeop (拳法). Le Jaemulbo s'inscrit dans ce même mouvement de codification et de préservation des savoirs.
La source chinoise : Hanshu / Su Lin
Ce passage sur le caractère 卞 (byeon) est directement inspiré — quasi mot pour mot — d'une note du commentateur chinois Su Lin (蘇林) sur le Hanshu (漢書, Livre des Han) :
Texte du Hanshu (哀帝紀贊) :
漢書·哀帝紀贊》:「孝哀雅性,不好聲色,時覽卞射武戲。」
注〉蘇林曰:「手搏為卞,角力為武,戲也。」
Traduction :
« L'Empereur Ai, d'un naturel raffiné, n'aimait ni le faste ni les plaisirs des sens ; il regardait parfois les jeux de bian (卞), de tir à l'arc (射) et de wu (武).
Note de Su Lin : Le combat à mains nues (shoubo/subak/手搏) s'appelle bian (卞) ; la lutte/épreuve de force (Jiaoli/Gakryeok/角力) s'appelle wu (武) : ce sont des jeux (戲). »
L'ajout décisif de Lee Man-young est la fin du passage : il remplace 「戲也」("ce sont des jeux") par 「若今之탁견」 — "c'est ce qu'on appelle aujourd'hui takgyeon". Cette phrase n'existe pas dans la source chinoise. C'est le seul apport original de l'auteur coréen, et c'est précisément ce qui rend ce passage historiquement précieux.
Tenants et aboutissants
Cette mention établit un lien de continuité entre :
1. Le subak (手搏) — pratique attestée depuis la période Goryeo
2. Le gakryeok (角力) — pratique de lutte coréenne
3. Le takgyeon (탁견) — pratique vivante de la fin du XVIIIe siècle
Le Jaemulbo est ainsi le maillon documentaire qui comble le vide entre les sources du XVIIe siècle et la transmission moderne par Song Deok-gi (1893–1987).
2.4. Commentaires
Un dictionnaire thématique, pas un traité martial
Le Jaemulbo n'est pas un traité martial. C'est un dictionnaire généraliste — ce qui signifie que le terme takgyeon (탁견) était suffisamment ancré dans le vocabulaire courant de l'époque pour figurer dans une entrée lexicale sans explication supplémentaire. L'auteur n'a pas besoin de définir ce qu'est le takgyeon : ses lecteurs savent de quoi il s'agit.
Subak (手搏) : un nom commun, pas un nom de discipline
手搏 (shoubo / subak) n'est pas le nom d'une discipline codifiée — c'est un terme descriptif générique signifiant littéralement « frapper avec les mains ». Dans le Hanshu, il fonctionne comme une catégorie opposée à 角力 (lutte), non comme le titre d'un art martial structuré. Il n'existe pas d'école du shoubo, pas de transmission nominative, pas de maître du shoubo dans les sources chinoises. C'est une étiquette que les lettrés apposent sur un type de pratique pour le classer — comme on dirait aujourd'hui « arts de frappe » par opposition à « arts de lutte ».
Dans le Hanshu, le terme n'apparaît que deux fois :
1. Dans le Yiwenzhi 藝文志 (Traité bibliographique) : 「手搏六篇」 — six chapitres sur le combat à mains nues, listés dans la section militaire. Ce texte est perdu ; seule la notice bibliographique subsiste.
2. Dans l'Aidi ji zan 哀帝紀贊, commenté par Su Lin : 「手搏為卞,角力為武,戲也」 — le passage qui nous occupe ici.
Ce n'est pas un terme coréen autonome. Avant la création du Hunminjeongeum (hangeul) par le roi Sejong (1443), les lettrés coréens n'avaient pas d'alphabet propre et rédigeaient exclusivement en hanja (漢字). Quand le Goryeosa ou d'autres sources coréennes emploient 手搏, ils utilisent le seul outil disponible : le vocabulaire catégoriel chinois appliqué à des pratiques coréennes dont le nom oral — s'il existait — n'a pas été transcrit. Emprunter un terme chinois ne prouve pas une filiation de pratique directe, mais témoigne d'un cadre culturel sino-coréen partagé et d'une contrainte d'écriture.
Subak : un terme d'origine chinoise
Le passage du Hanshu confirme que Subak (手搏, shoubo en chinois) appartient au vocabulaire martial chinois classique — et non à un mot coréen autonome. En Corée, ce terme apparait pour la première fois dans le Goryeosa, bien après le Hanshu. Les lettrés coréens de Joseon connaissaient et maîtrisaient parfaitement ce terme. Cela relativise son usage dans les sources coréennes : emprunter un terme chinois ne prouve pas une filiation de pratique directe, mais témoigne d'un cadre culturel sino-coréen partagé.
L'orthographe Takkyeon
Le Jaemulbo utilise 탁견 (Takkyeon), et non la forme moderne 택견 (Taekkyon).
La transmission orale entraîne régulièrement des glissements phonétiques de ce type. Song Deok-gi (1893–1987) lui-même utilisait le mot takkyon pour définir la discipline, mais Taekkyon-kkun (택견꾼) pour définir les pratiquants — exactement celle du *Jaemulbo*, un siècle plus tôt.
탁견 : nom commun ou nom propre ?
La même question que pour 手搏 se pose pour 탁견 lui-même. Aucune source ancienne ne définit le takgyeon — toutes l'identifient ou le mentionnent sans l'expliquer, comme si le sens allait de soi. La variabilité orthographique (탁견 · 택견) suggère un mot du registre oral et populaire, pas un terme technique institutionnalisé. Le takgyeon est peut-être moins, dans ces sources, le nom propre d'une discipline codifiée qu'un nom commun désignant un type d'activité — quelque chose comme « jeu de corps » ou « jeu de jambes » — compris de tous sans nécessiter de définition.
Ce n'est qu'avec Song Deok-gi (1893–1987) que le terme se fixe, qu'une généalogie nominative de transmission s'établit, et que le taekkyon cesse progressivement d'être un usage populaire pour devenir une discipline nommée, transmise et reconnue — culminant avec son inscription au patrimoine culturel immatériel coréen en 1983.
La continuité du schème pratique / jeu : le fil du caractère - HEE
Un indice de continuité culturelle souvent négligé traverse les sources chinoises et coréennes : le caractère 戲 (xì en chinois, hee en coréen), signifiant « jeu, divertissement, spectacle ».
Su Lin (IIIe s.) classe 手搏 et 角力 sous l'étiquette 「戲也」 — "ce sont des jeux". Ce même caractère se retrouve en suffixe dans les sources coréennes pour désigner la forme publique et compétitive de ces pratiques :
La structure binaire pratique brute / forme ludique est maintenue à travers les cultures et les siècles, avec le même caractère 戲 comme charnière. Ce n'est pas la preuve d'une filiation technique directe — mais c'est une preuve de continuité dans la façon de concevoir et de nommer ces pratiques.
Autre indice : Lee Man-young écrit 탁견, pas 탁견희. Il choisit le terme nu, sans le suffixe de jeu. Ce choix suggère qu'en 1798, il parle de la pratique elle-même — pas de sa forme spectaculaire ou festive. Le takgyeon est vivant, courant, et n'a pas besoin d'être qualifié.
3. Limites & débats
- Brièveté du texte : une seule phrase. Le *Jaemulbo* ne décrit pas les techniques du *takgyeon* — il nomme, il ne montre pas.
- L'équation subak = takgyeon est implicite, pas démontrée. Le subak et le takgyeon peuvent être deux pratiques que l'auteur rapproche pour des raisons lexicales, sans continuité réelle de pratique.
- Emprunt terminologique : le cadre conceptuel (卞, 武) est emprunté à la Chine. Reflète-t-il une réalité martiale coréenne, ou simplement l'habitude savante d'aligner le vocabulaire coréen sur les catégories chinoises ?
- Débat continuité / rupture : certains chercheurs estiment que le *takgyeon* de 1798 est une pratique nouvelle, distincte du *subak* ancien, et que le *Jaemulbo* ferait simplement une analogie. D'autres — dont je fais partie — y lisent une continuité culturelle attestée.
- Le rôle du gakryeok : le fait que le Jaemulbo associe subak et gakryeok (lutte) soulève la question : le takgyeon de 1798 était-il déjà un art martial mixant art de frappe (subak) et art de lutte (gakryeok) ? La pratique moderne comprend ces deux aspects.
4. Pourquoi cette source est importante pour le Taekkyon ?
1. Première attestation écrite du terme 탁견 dans un texte coréen datable avec précision.
2. Reconnaissance encyclopédique : le takgyeon figure dans un ouvrage de référence généraliste — preuve de son ancrage culturel au tournant du XIXe siècle.
3. Continuité explicite avec le subak : source interne coréenne qui confirme que le subak et takgyeon sont la même réalité sous des noms différents.
4. L'ajout coréen 「若今之탁견」 est la clé : le takgyeon de 1798 est une pratique vivante et contemporaine, pas un souvenir historique.
5. Preuve que le terme subak est d'origine chinoise : le Hanshu montre que les lettrés coréens de Joseon mobilisaient sciemment le vocabulaire martial chinois — ce qui éclaire tous les débats sur l'origine des termes dans les sources coréennes.
5. Conclusion
Le Jaemulbo ne dit pas grand-chose du Taekkyon — mais ce peu est décisif. En reprenant mot pour mot une note chinoise vieille de quinze siècles et en y ajoutant quatre syllabes coréennes, Lee Man-young fixe par écrit l'existence du takgyeon dans le quotidien de la Corée de 1798. Ce n'est pas une description — c'est une identification. Il forme le maillon d'un faisceau de preuves qui dessine une continuité culturelle sur deux siècles.
Source de référence incontournable, à lire avec méthode et sans surinterprétation.
Que retenir de cette ressource ?
Qu'est-ce que le Jaemulbo ?
- Le Jaemulbo (才物譜) est un dictionnaire thématique coréen compilé en 1798 par Lee Man-young. Il recense par catégories les savoirs, métiers, arts et pratiques de la société coréenne de l'époque. Ce n'est pas un traité martial — c'est un ouvrage généraliste, ce qui donne d'autant plus de poids à la mention du takgyeon : le terme était suffisamment courant pour figurer dans une entrée lexicale sans explication.
Quel est l'apport décisif de Lee Man-young dans ce passage ?
- Lee Man-young reprend quasi mot pour mot une note du commentateur chinois Su Lin sur le Hanshu (IIIe siècle). Son seul ajout est la phrase finale : 「若今之탁견」 — "c'est ce qu'on appelle aujourd'hui takgyeon". Ces quatre syllabes coréennes n'existent pas dans la source chinoise. C'est l'unique apport original de l'auteur, et c'est précisément ce qui rend ce passage historiquement précieux.
Pourquoi le Jaemulbo associe-t-il Subak et Gakryeok au Taekkyon ?
- La source chinoise classe le subak (combat à mains nues) et le gakryeok (lutte) comme deux jeux distincts. En identifiant le takgyeon à ces deux pratiques, le Jaemulbo soulève une question fondatrice : le Taekkyon hérite-t-il à la fois d'un art de frappe et d'un art de lutte ? La pratique actuelle comprend effectivement ces deux dimensions — ce passage en est le premier écho documentaire.
Le Jaemulbo prouve-t-il que le Taekkyon est très ancien ?
- Non. Il atteste que le terme 탁견 est en usage courant en 1798 — c'est déjà considérable. Mais il ne décrit pas les techniques, ne retrace pas l'histoire de la pratique et ne fait pas le lien avec des sources antérieures. C'est une identification, pas une démonstration. La source doit être lue avec méthode et sans surinterprétation.