Jeong Jung-Bu - Subak-hee comme instrument politique

Subak
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Publié le
15 May 2026
Sommaire
📖 Note terminologique : — Dans cette ressource, le terme subak (手搏) est traité comme un nom commun désignant une pratique de combat à mains nues, non comme le nom propre d'une discipline martiale codifiée. Ce choix reflète l'emploi descriptif du terme dans les sources médiévales coréennes, où aucune définition d'une école ou d'un système ne lui est associée.

Fiche d'identité

Titre :
Goryeosa, Biographies, vol. 128 — Jeong Jung-bu et le Subak-hee comme instrument politique (1170)

Date :
8ᵉ mois, 24ᵉ année du roi Uijong (의종) → octobre 1170
(Même événement que la ressource Obyeong — passage des Biographies vs passage des Annales)

Lieu :
Devant les Cinq Portes (五門), sur la route menant au temple Bohyeon (普賢院), près de Gaegyeong (개경), capitale du Goryeo.

Auteurs :
Goryeosa (고려사), chronique officielle du royaume de Goryeo, compilée au XVᵉ siècle (1451) sous la dynastie Joseon par Kim Jongseo (김종서), Jeong Inji (정인지) et Yi Seonje (이선제).

Langue originale :
Chinois classique (hanja, 漢字), style biographique.

Nature du texte :
Extrait de la section Biographies (yeoljeon, 列傳) du Goryeosa, consacrée aux figures des « Révoltés » (pan, 叛) — section qui rassemble les biographies des acteurs de la révolte militaire de 1170. À distinguer du passage des Annales (sega, 世家) qui décrit le même événement de façon chronologique et neutre.

Section concernée :
Goryeosa, livre 128 (권128), Biographies, Révoltés 2 (yeoljeon 列傳 제41, 叛逆 2), notice biographique de Jeong Jung-bu (鄭仲夫).

Note sur la romanisation :
RR = Romanisation Révisée du coréen, système officiel sud-coréen depuis 2000.


Extrait

Texte original

命武臣, 爲五兵手搏戱。蓋知武臣缺望, 欲因以厚賜慰之也。

Traduction française

« Il ordonna aux officiers militaires d'exécuter des joutes de combat à mains nues (subak-hee, 手搏戱) des Cinq Armées (五兵). Il savait, en effet, que les militaires nourrissaient du ressentiment, et voulait par ce moyen les apaiser avec de généreuses récompenses. »

Lexique & définitions

Subak-hee (수박희, RR : subakhui, prononcé « sou-bak-hi ») :
Terme composé de Subak (手搏) + Hee (戱).

  • Subak (수박, 手搏) : terme désignant un combat ou un art à mains nues. Le statut du terme est débattu : nom commun générique (« combat à mains nues ») ou nom propre d'une discipline ? Littéralement « frapper avec la main », mais le Hanshu inclut explicitement 習手足 (entraîner mains ET pieds), ce qui élargit le sens anatomique.
  • Hee / 戱 : jeu, joute, spectacle. Désigne une mise en scène réglementée— compétition, démonstration, divertissement.

五兵 (o-byeong, 오병) : « cinq armées / cinq troupes ». Désigne ici les unités militaires convoquées pour la démonstration.

缺望 (gyeolmang) : littéralement « manque d'espoir / déficit d'attente ». Dans le contexte politique, le terme désigne la frustration et le ressentiment accumulés — sentiment d'être lésé par rapport à ce qu'on espérait recevoir.

厚賜 (husa) : « récompenses généreuses ». Offrandes matérielles (vêtements, vivres, argent) distribuées par le roi à l'occasion de cérémonies ou de performances.

武臣 (musin) : officiers militaires. S'oppose aux 文臣 (munsin), officials civils et lettrés — tension structurelle de la cour Goryeo.


Contexte historique

Le clivage militaires / lettrés sous Uijong

Le roi Uijong (毅宗, r. 1146-1170) était réputé pour sa propension aux fêtes, à la poésie et à la compagnie des lettrés. Les officiers militaires (武臣), relégués au rang de gardes du corps et d'exécutants, étaient systématiquement tenus à l'écart des honneurs, des banquets et des promotions — privilèges réservés aux civils. Ce déséquilibre structurel alimentait un ressentiment profond dans les rangs de l'armée.

La journée du 8ᵉ mois, 24ᵉ année d'Uijong

Ce passage de la biographie de Jeong Jung-bu (鄭仲夫) décrit le même épisode que la ressource Quand le Subak-hee a mis le feu aux poudres — mais depuis la section Biographies, non les Annales. La version des Annales (livre 19) se borne à consigner l'ordre royal : « il ordonna aux officiers militaires d'exécuter un Subak-hee des Cinq Armées ». La version biographique va plus loin : elle révèle la logique politique de cet ordre.

Uijong savait que les militaires étaient frustrés. L'ordre du Subak-hee n'était pas un caprice de roi oisif — c'était un geste calculé de gestion des tensions sociales : offrir aux officiers un espace de performance valorisée, accompagné de récompenses matérielles, pour désamorcer la colère qui montait.

Le calcul échoua. Le même jour, un officier militaire fut humilié lors du Subak-hee par un lettré civil. Les officiers explosèrent. Quelques heures plus tard, la révolte militaire (무신정변) éclata.

Jeong Jung-bu

Jeong Jung-bu (鄭仲夫, ?-1179) était l'un des principaux chefs militaires de la cour d'Uijong. Il est présenté dans le Goryeosa comme l'un des instigateurs de la révolte de 1170, qui mit fin à la domination des lettrés et instaura un gouvernement militaire qui devait durer près d'un siècle (1170-1270).


Commentaires

Ce passage est l'une des rares sources coréennes médiévales à motiver explicitement une décision royale liée au Subak-hee. Alors que la plupart des entrées d'annales se bornent à constater les faits (le roi ordonna / le roi assista), la biographie de Jeong Jung-bu ouvre la coulisse politique.

Trois éléments ressortent :

  1. Le Subak-hee comme instrument de gouvernance : il ne s'agit pas d'un simple divertissement. L'ordre royal de tenir un Subak-hee est ici une décision politique consciente, destinée à gérer le mécontentement des officiers.
  2. Les récompenses comme levier : la mention de 厚賜 (généreuses récompenses) confirme que le Subak-hee était aussi une occasion de redistribution symbolique et matérielle — le vainqueur, ou l'ensemble des participants militaires, bénéficiait de dons royaux.
  3. La faillite du geste : l'histoire est tragique. L'ordre de Subak-hee, censé apaiser les militaires, contribue en réalité à précipiter leur révolte — non par son contenu, mais parce qu'il est suivi d'un incident humiliant (absent de ce passage mais présent dans d'autres versions).

Complémentarité avec la ressource Obyeong : les deux ressources décrivent le même événement depuis deux angles textuels différents — les Annales pour l'événement factuel, les Biographies pour sa signification politique. Ensemble, elles forment un diptyque indispensable pour comprendre le rôle du Subak-hee dans la crise de 1170.


Limites & débats

  • Source tardive et rétrospective : le Goryeosa est compilé en 1451, soit 281 ans après les faits. La connaissance de la révolte qui suivit colore nécessairement la présentation des événements — l'auteur sait que cet après-midi de Subak-hee précède une catastrophe politique.
  • Biais idéologique : la section Biographies des Révoltés présente ces personnages avec un regard moral confucéen. La psychologie d'Uijong (« il savait que… ») est une reconstruction de l'auteur, pas une transcription de pensée royale.
  • Absence de détail technique : rien sur les règles, les gestes ou la forme du Subak-hee. On sait qu'il s'agit de combat à mains nues impliquant plusieurs troupes, pas plus.
  • Lien avec le Taekkyon : aucun lien direct établissable entre ce Subak-hee de 1170 et le Taekkyon. Cette source appartient à un écosystème de pratiques à mains nues médiévales dont la continuité jusqu'au Taekkyon moderne ne peut être démontrée textuellement.

Pourquoi cette source est importante pour le Taekkyon ?

  • Elle montre que les joutes d'arts martiaux à main nue n'étaient pas qu'un divertissement de surface : il pouvait être convoqué pour des raisons politiques, instrumentalisé dans la gestion des tensions sociales. Cela situe la pratique dans une profondeur sociale réelle.
  • Elle complète la ressource Obyeong en révélant la conscience politique autour du Subak-hee — le roi savait ce qu'il faisait en ordonnant cet exercice.
  • Elle contribue à construire l'image d'une pratique à mains nues intégrée dans les structures de pouvoir militaire du Goryeo — ce qui nourrit la réflexion sur les conditions sociales dans lesquelles des arts comme le Taekkyon ont pu se développer.

Conclusion

Ce court passage de la biographie de Jeong Jung-bu révèle quelque chose d'essentiel : en 1170, le Subak-hee était suffisamment reconnu et valorisé pour qu'un roi l'utilise comme outil de pacification politique. Ce n'est pas un geste anodin — c'est la preuve que la pratique occupait une place réelle dans l'imaginaire social et militaire du Goryeo.

L'ironie de l'histoire est que ce geste calculé a précisément contribué à déclencher la crise qu'il cherchait à prévenir. Le Subak-hee de 1170 se trouve ainsi au cœur d'un moment charnière de l'histoire coréenne — avant et après, le monde aristocratique et militaire du Goryeo n'est plus le même.

Pour le chercheur en arts martiaux, ce texte est une invitation à ne pas réduire le Subak à une pratique purement technique ou sportive : il était aussi un fait social total, traversé par des enjeux de classe, de reconnaissance et de pouvoir.

Que retenir de cette ressource ?

Qui était Jeong Jung-bu ?

Pourquoi l'ordre de Subak-hee n'a-t-il pas évité la révolte ?

En quoi ce texte diffère-t-il du passage des Annales sur le même événement ?

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