Du Gyeongseung, le combat à mains nues, art vulgaire ?

Fiche d'identité
Titre :
Goryeosa, Biographies, vol. 100 : Du Gyeongseung et la condamnation du combat à mains nues (subak) comme « art vulgaire » (~1180)
Date :
environ 1180 : début de carrière de Du Gyeongseung (1154-1225), peu après son affectation au corps des Contrôleurs de Grues (gonghak-gun).
Lieu :
Cour du royaume de Goryeo, Gaegyeong.
Auteurs :
Goryeosa, chronique officielle du royaume de Goryeo, compilée au XVᵉ siècle (1451) sous la dynastie Joseon par Kim Jongseo, Jeong Inji et Yi Seonje.
Langue originale :
Chinois classique (hanja), style biographique.
Nature du texte :
Extrait de la section Biographies (yeoljeon) du Goryeosa, dans la notice biographique de Du Gyeongseung.
Section concernée :
Goryeosa, livre 100, Biographies (yeoljeon), notice biographique de Du Gyeongseung.
Note sur la romanisation :
RR = Romanisation Révisée du coréen, système officiel sud-coréen depuis 2000.
Extrait
Texte original
初補控鶴軍。手搏者招景升爲伍。其舅上將軍文儒寶聞之,曰:「搏賤技也,非壯士所爲。」景升遂不往。
Traduction française
« Il fut d'abord affecté au corps des Contrôleurs de Grues (gonghak-gun). Des pratiquants du combat à mains nues (subak-ja) recrutèrent Gyeongseung pour l'intégrer à leur unité. Son oncle maternel (gu), le général supérieur (sangjanggun) Mun Yubo, l'ayant appris, déclara : "Lutter est un art vulgaire (bak cheongi). Ce n'est pas ce que doit faire un homme vaillant (jangsa)." Gyeongseung ne s'y rendit donc pas. »
Lexique & définitions
subak-ja (手搏者/수박자) : « les pratiquants du subak ». Le suffixe ja (者/자) désigne un agent, une personne définie par sa pratique. L'emploi du pluriel implicite suggère un groupe constitué au sein de la gonghak-gun, une équipe organisée qui recrute activement de nouveaux membres.
subak (手搏/수박) : terme désignant un combat ou un art à mains nues. C'est la pratique visée dans la condamnation de Mun Yubo (bak cheongi, 搏賤技).
bak cheongi (搏賤技/박천기) : « lutter est un art vulgaire ». Mun Yubo emploie bak (搏/박) seul plutôt que subak (手搏), abréviation courante en chinois classique dans les citations directes. Le contexte est sans ambiguïté : il réagit directement à la tentative des subak-ja de recruter son neveu, et c'est bien le subak qu'il condamne.
cheongi (賤技/천기) : art vulgaire / art ignoble / art de basse condition. Composé de :
- cheon (賤/천) : vulgaire, bas, ignoble, de condition inférieure, terme central du vocabulaire de classe confucéen. S'applique aux personnes (賤民, les roturiers/gens de basse condition) comme aux pratiques.
- gi (技/기) : art, technique, compétence.
La formule bak cheongi n'est pas une simple critique esthétique. C'est un jugement de classe : lutter est qualifié de pratique de gens de basse condition, indigne d'un homme de rang.
jangsa (壯士/장사) : « homme vaillant / homme fort ». Terme désignant un homme de valeur physique et martiale, distinct du daejangbu (大丈夫, « grand homme ») de la rhétorique confucéenne classique. Le jangsa ne s'abaisse pas à des pratiques cheon (賤, vulgaires, de basse condition).
Gyeongseung su bulwang (景升遂不往) : « Gyeongseung ne s'y rendit donc pas ». Conclusion du passage qui clôt l'épisode et confirme que l'avertissement de Mun Yubo fut suivi d'effet. Su (遂/수) marque la conséquence directe (« donc, par conséquent »), là où gyeong (竟/경) exprimerait plutôt une résolution finale.
gonghak-gun (控鶴軍/공학군) : « Corps des Contrôleurs de Grues ». Unité militaire du Goryeo chargée de fonctions honorifiques à la cour : garde d'honneur, cérémonies royales. Intégrer cette unité était une promotion, mais y côtoyer des pratiquants de subak était jugé peu convenable par l'aristocratie lettrée.
sangjanggun (上將軍/상장군) : « général supérieur ». Grade militaire élevé dans la hiérarchie du Goryeo. C'est le rang de Mun Yubo, précisé dans le texte original. Sa position de sangjanggun renforce le poids de son jugement : c'est un homme de rang qui condamne une pratique de rang inférieur.
Mun Yubo (文儒寶/문유보) : oncle maternel (gu, 舅/구) de Du Gyeongseung. Général supérieur (sangjanggun, 上將軍/상장군) de culture lettrée, d'où son regard critique sur une pratique qu'il juge dégradante pour un homme de rang.
Contexte historique
Du Gyeongseung
Du Gyeongseung (1154-1225) est un officier militaire du Goryeo qui vécut à l'époque du gouvernement militaire instauré après la révolte de 1170. Ses dates de vie précises (1154-1225) permettent de situer ce passage dans ses premières années de service, vers les années 1180, quand il fut affecté au corps de la gonghak-gun.
Son oncle maternel Mun Yubo, général supérieur (sangjanggun), était un militaire de rang qui avait fait sienne la culture lettrée. Figure intermédiaire typique de l'élite Goryeo, à cheval entre le monde martial et le monde des lettrés.
Le contexte de classe
Le passage se situe dans les années qui suivent la révolte militaire de 1170, une période où les militaires ont renversé les lettrés et pris le pouvoir. Paradoxalement, même dans ce contexte de domination militaire, les valeurs aristocratiques confucéennes perdurent : un général issu de culture lettrée continue de regarder la pratique du combat à mains nues (subak) comme une pratique indigne.
Ce n'est pas une contradiction superficielle. L'élite militaire du Goryeo n'était pas monolithique : certains de ses membres partageaient les codes culturels de l'aristocratie civile, d'autres non. Mun Yubo appartient à la première catégorie.
Pourquoi ce passage est unique dans les sources
Parmi toutes les occurrences du terme subak dans les sources coréennes médiévales, celle-ci est la seule qui formule explicitement un jugement de valeur négatif sur la pratique. Toutes les autres mentions sont neutres (observations d'annales) ou positives (promotions, faveur royale). La formule bak cheongi est ainsi la seule évaluation négative explicite du combat à mains nues dans l'ensemble du corpus Goryeo. Mun Yubo emploie 搏 seul, non 手搏, ce qui élargit encore le propos.
Commentaires
Ce passage révèle une tension structurelle dans le rapport au subak au sein même de l'élite Goryeo :
- Le subak comme pratique populaire dans les unités militaires : le fait que des pratiquants de subak forment un groupe constitué au sein de la gonghak-gun, et qu'ils cherchent à recruter de nouveaux membres, indique que la pratique était courante et organisée dans certaines unités. Ce n'est pas une pratique marginale. C'est une pratique visible et groupée.
- Le jugement de classe : la réaction de Mun Yubo n'est pas une réaction à une compétence insuffisante ou à un danger. C'est une réaction à la nature sociale de la pratique. Le subak est cheon (vulgaire, de basse condition) : c'est la pratique des gens du peuple, pas des hommes de rang. Un jangsa (homme vaillant) ne s'y abaisse pas.
- La contradiction avec la ressource Yi Ui-min : quelques décennies plus tôt, Yi Ui-min avait été promu par le roi en raison de sa maîtrise du subak. Mun Yubo et Uijong ne regardent pas la même chose : Uijong voyait la performance individuelle et la loyauté martiale, Mun Yubo voit la classe sociale associée à la pratique. Ces deux regards coexistaient.
- La pratique comme marqueur d'identité sociale : le fait que les pratiquants de subak « recrutent », cherchent à intégrer un nouveau membre à leur groupe, suggère que la pratique fonctionnait aussi comme un réseau social, une fraternité d'appartenance au sein de l'armée. Ce qui explique peut-être la réaction de Mun Yubo : rejoindre ce groupe, c'est s'identifier à sa classe.
Limites & débats
- Date approximative : environ 1180 est déduit des dates biographiques de Du Gyeongseung (né en 1154), pas d'une datation explicite dans le texte.
- Généralisation à éviter : le jugement de Mun Yubo est celui d'un individu dans un contexte spécifique. Il ne représente pas l'opinion générale de l'élite Goryeo sur le subak. La ressource Yi Ui-min montre une attitude très différente.
- Terme cheongi dans d'autres contextes : la formule cheongi est courante dans la rhétorique confucéenne pour dénigrer diverses pratiques artistiques ou corporelles. Son usage ici n'est pas nécessairement une description objective de la pratique, mais une posture rhétorique.
Pourquoi cette source est importante pour le Taekkyon ?
- Elle prouve que ce que les archives désignent sous le terme subak — nom commun recouvrant probablement une ou plusieurs pratiques de combat à mains nues dont les noms vernaculaires ne pouvaient être transcrits en hanja, suscitait des réactions contrastées dans la société médiévale coréenne : admiré par certains, méprisé par d'autres selon leur position de classe et leur rapport aux valeurs confucéennes.
- La formule bak cheongi est la première évaluation sociale négative explicite de ces pratiques dans les sources coréennes, fait unique dans le corpus. Le contexte est sans équivoque : Mun Yubo réagit directement à la tentative des subak-ja de recruter son neveu.
- Elle aide à comprendre pourquoi des arts à mains nues comme le Taekkyon ont pu rester longtemps dans des espaces sociaux populaires, à la marge des élites lettrées, avant d'être réhabilités et institutionnalisés à l'époque moderne.
- En creux, elle confirme que le subak n'était pas une pratique uniformément valorisée : sa persistance à travers les siècles s'est faite malgré cet ancrage populaire, et peut-être grâce à lui, que les élites confucéennes jugeaient dégradant.
Conclusion
Trois caractères : bak Cheon gi (搏賤技/박천기/). Le subak est vulgaire.
Cette condamnation prononcée par Mun Yubo vers 1180 est un document historique d'une densité exceptionnelle. Elle révèle, en quelques caractères, tout le paradoxe du subak dans la société Goryeo : pratique courante et organisée dans les unités militaires, promue et valorisée par un roi quelques décennies plus tôt, et simultanément regardée comme une pratique de basse condition par ceux qui se définissent comme jangsa, les hommes vaillants de rang et de vertu.
Cette tension entre valorisation martiale et stigmate social n'est pas propre au subak médiéval. On la retrouve dans l'histoire de nombreux arts martiaux populaires, jusqu'au Taekkyon du XIXᵉ siècle et à sa réhabilitation progressive au XXᵉ. Comprendre d'où vient ce stigmate, c'est mieux comprendre les conditions dans lesquelles ces pratiques ont survécu.
Que retenir de cette ressource ?
Que signifie bak cheongi ?
- « lutter est un art vulgaire ». Cheongi est composé de cheon (vulgaire, de basse condition) et gi (art, technique) : ce n'est pas une critique esthétique mais un jugement de classe. Mun Yubo réagit directement à la tentative des subak-ja de recruter son neveu — c'est bien le subak qu'il condamne, en employant 搏 par abréviation courante en chinois classique. Cette formule est unique dans le corpus médiéval coréen.
Qui était Du Gyeongseung ?
- Du Gyeongseung (1154-1225) était un officier militaire du Goryeo actif sous le gouvernement militaire post-1170. Ce passage raconte un épisode de sa jeunesse : approché par des pratiquants de combat à mains nues dans son unité, son oncle maternel Mun Yubo, général supérieur, l'en dissuada au nom de la dignité de classe. Gyeongseung ne s'y rendit pas.
Comment expliquer que certains valorisaient le subak et d'autres le méprisaient ?
- Le regard dépendait de la position sociale de celui qui regardait. Le roi Uijong admirait la performance martiale sans regard de classe. Mun Yubo, lui, appliquait les catégories confucéennes : l'homme vaillant (jangsa) ne s'abaisse pas aux arts des gens de basse condition. Ces deux regards coexistaient dans la même société.
Ce jugement représente-t-il l'opinion générale de l'époque ?
- Non. C'est celui d'un individu avec une posture rhétorique confucéenne assumée. D'autres sources du Goryeosa montrent des attitudes radicalement différentes : promotion royale, sélection militaire, divertissement banalisé. La formule 搏賤技 est un hapax évaluatif, unique dans le corpus médiéval coréen.