Taekkyon-hee, culture du jeu des jambes qui volent

Fiche d'identité
Titre :
Taekkyon-hee (탁견희 / RR : Takgyeon-hui) – poème et notice dans le Haedongjokji (海東竹枝)
Note sur les noms
Le texte original de 1925 emploie Takgyeon-hee (탁견희, RR : Takgyeon-hui), une graphie associée à l’usage de l’époque (sous la dynastie Joseon). Dans cet article, j’adopte la forme Taekkyon-hee, devenue la graphie la plus courante au XXᵉ siècle et aujourd’hui.
Important : Le suffixe -hee (희, 戱) signifie "jeu", "spectacle", "divertissement". Il ne désigne pas un art martial distinct du Taekkyon, mais la modalité ludique du même art : pratique ritualisée, sécurisée, avec règles et cibles adaptées pour éviter les blessures graves.
Dans ce blog, nous utilisons la forme normalisée Taekkyon-hee pour conserver une écriture cohérente.
Date :
1925 – publication du Haedongjokji à Séoul (rédaction sur les années précédentes).
Lieu :
Corée du début du XXᵉ siècle, milieu urbain (Séoul / Hanyang), sous occupation japonaise.
Auteur :
Choe Yongnyeon (최영년, 崔永年, 1856–1935) – lettré, poète, journaliste, auteur d'un grand recueil de poèmes (Haedongjokji) décrivant mœurs, jeux et coutumes.
Langue originale :
Chinois classique coréen (한문 / hanmun), avec le nom vernaculaire 택견 (Taekkyon).
Nature du texte :
- un poème en quatre vers de sept caractères ;
- une courte glose en prose décrivant le jeu.
C'est un texte littéraire-ethnographique et non un manuel d'arts martiaux.
Section concernée :
Rubrique Taekkyon-hee (탁견희, 托肩戱) dans la partie sur les jeux et divertissements (유희, 戱) du Haedongjokji.
Extrait choisi
Texte original (hanja)
Poème :
百技神通飛脚術
輕輕掠過髻簪高
鬪花自是風流性
一奪貂蟬意氣豪
Glose en prose :
舊俗有脚術 相對而立 互相蹴倒 有三法
最下者蹴其腿 善者托其肩 有飛脚術者落其髻
以此或報仇 或賭奪愛嬉 自法官禁之 今無是戱
名之曰托肩戱
Traduction française
Poème :
Plusieurs techniques merveilleuses de jambes volantes
effleurent légèrement l'épingle à cheveux et le chignon.
Manière élégante de se battre pour une "fleur",
d'un coup, une jeune fille est charmée, quel ravissement !
Glose en prose :
Dans les anciennes coutumes, il existait un « art des jambes » (脚術).
Deux adversaires se tiennent face à face, debout, et cherchent à se faire tomber par des coups de pied.
Il y a trois méthodes : les moins habiles frappent les jambes ; les bons touchent les épaules ; ceux qui possèdent l'art des jambes volantes (飛脚術) font tomber le chignon.
Avec cela, on peut tantôt se venger d'un ennemi, tantôt parier et jouer pour ravir l'être aimé.
Plus tard, les autorités judiciaires interdirent cette pratique ; aujourd'hui, ce jeu a disparu.
On l'appelait Taekkyon-hee (탁견희).
Contexte et lecture rapide
Choe Yongnyeon & le Haedongjokji
Le Haedongjokji (海東竹枝, « Branches de bambou de la Mer de l'Est ») appartient au genre jokji : des poèmes sur les mœurs locales, avec de brèves explications en prose. Taekkyon-hee apparaît dans la section des jeux (유희), aux côtés d'autres pratiques populaires. C'est une sorte d'ethnographie poétique de la Corée de la fin de Joseon au début du XXᵉ siècle.
Occupation japonaise & interdiction
Au moment de la rédaction, la Corée est sous domination coloniale japonaise.
Les « autorités judiciaires » (법관, 法官) mentionnées dans le texte renvoient à l'administration coloniale japonaise, qui :
- limite les attroupements,
- surveille les jeux jugés violents ou instables,
- se méfie des rassemblements populaires.
Taekkyon-hee est décrit comme un jeu autrefois courant, aujourd'hui disparu à cause de cette interdiction.
Ce que décrit concrètement la source :
- un nom : Taekkyon-hee (택견희) ;
- un statut : classé parmi les jeux (戱) ;
- un contenu : « art des jambes » (脚術), face à face, debout, objectif = faire tomber ;
- une hiérarchie technique : jambes → épaules → chignon ;
- des fonctions sociales : vengeance, paris, rivalités amoureuses.
C'est bref, mais c'est l'une des descriptions les plus nettes du Taekkyon tardif.
Limites & débats
1. Source tardive
Début XXᵉ siècle, sous colonisation japonaise : on parle d'une forme tardive, déjà folklorisée, pas du "Taekkyon originel". Cette source ne peut pas nous renseigner sur d'éventuelles formes plus anciennes ou sur l'évolution du Taekkyon durant les siècles précédents.
2. Texte littéraire, pas manuel technique
Choe Yongnyeon est poète-observateur, pas pratiquant ou maître d'armes. On ne connaît ni les règles détaillées, ni la gestuelle fine, ni les enchaînements, ni la pédagogie. Beaucoup de saveur culturelle, peu de précision technique.
Le texte nous dit ce que représentait socialement le Taekkyon-hee, mais ne permet pas de reconstituer une pratique complète.
3. Jeu vs art martial : une question de modalité
Taekkyon-hee est explicitement classé comme un jeu (戱) dans le Haedongjokji. Mais ce "jeu" repose sur un socle martial clair : coups de pied, chutes, déséquilibre, vengeance ritualisée.
Cette source décrit donc la modalité Hee du Taekkyon : une mise en scène ludique et sécurisée de l'art, avec règles adaptées (cibles non vitales : jambes, épaules, chignon ; intensité contrôlée) pour permettre aux participants de sortir indemnes et de reprendre leurs activités le lendemain.
Elle ne décrit pas le Taekkyon dans sa modalité martiale complète (combat réel, confrontation sans retenue, usage défensif ou offensif sans restriction).
C'est important : le texte ne dit pas que "le Taekkyon n'est qu'un jeu", mais que le Taekkyon possède une modalité ludique, distincte de son usage martial. Même distinction que pour le Subak et le Subak-hee : un art complet qui intègre une déclinaison sociale ritualisée.
Confondre les deux modalités reviendrait à penser que le Taekkyon "n'était pas martial" ou que le Hee "n'était qu'un folklore". Les deux visions sont fausses : le Hee est une application sociale d'un art martial, pas un simple divertissement sans fondement technique.
4. Interprétation de "bigak-sul"
Le texte mentionne les pratiquants « qui possèdent l'art des jambes volantes » (bigak-sul / 飛脚術). Ce terme est souvent traduit, un peu vite, par "coup de pied sauté", comme si le critère principal était le fait de quitter le sol.
Or, la glose précise surtout que ces techniques font tomber le sangtu (상투), le chignon traditionnel : il s'agirait donc de toutes les formes de coups de pied capables d'atteindre la coiffure et de la défaire, pas uniquement de sauts spectaculaires.
Dans cette fiche, bigak-sul est interprété plutôt comme des « coups de pied qui volent », au sens de trajectoires rapides, imprévisibles, capables de monter jusqu'à la tête ou à la coiffure, sans limiter cela à un unique modèle de "coup de pied sauté".
Les sauts en font probablement partie, mais bigak-sul ne se réduit pas à eux : c'est une lecture qui met l'accent sur la qualité du déplacement, la surprise et la précision, plus que sur la seule perte de contact avec le sol.
5. Lien avec Subak
Le texte ne parle ni de Subak (手搏) ni de Subak-hee (手搏戱). Le rapprochement vient d'autres sources (Jaemulbo, annales de Joseon) et d'un modèle culturel commun : un art à mains nues complet d'un côté, des formes Hee plus ludiques de l'autre.
On ne peut donc pas affirmer une filiation directe Subak → Taekkyon sur la seule base de cette source. Elle confirme simplement que le Taekkyon tardif s'inscrit dans une même logique culturelle : art martial complet + modalité Hee pour les jeux, concours et spectacles.
Pourquoi cette source est importante pour le Taekkyon ?
Une des descriptions les plus précises de la forme tardive
D'autres textes mentionnent le Taekkyon (Jaemulbo, poèmes, Korean Games de Stewart Culin), mais le Haedongjokji donne le plus de détails d'un coup : trois niveaux de frappes, zones ciblées, fonctions sociales, interdiction coloniale.
Confirmation de la dimension "art des jambes"
Le vocabulaire montre un Taekkyon centré sur les jambes, le déséquilibre et la chute. Cela confirme que le Taekkyon tardif privilégiait le travail des membres inférieurs, contrairement à d'autres arts à mains nues de la région.
Hiérarchie technique & cibles "safe"
Jambes, épaules, chignon : zones non vitales, mais très symboliques (équilibre, posture, coiffure).
On voit bien la logique du Hee : mettre en jeu le corps et le statut, limiter les dégâts graves, permettre aux participants de reprendre leurs activités normalement.
Clé pour penser la famille Subak / Taekkyon
Taekkyon-hee incarne le schéma :
art martial complet → version Hee (jeux, concours, spectacles) où les règles et les cibles sont ajustées pour "amuser sans tuer".
C'est un bon point d'appui pour relire les mentions de Subak / Subak-hee dans les annales de Joseon dans cette même logique culturelle : un art à mains nues qui se décline en formes ludiques pour circuler dans la société.
Témoin de la disparition sous la colonisation
Le texte fixe le moment où ce jeu ne disparaît pas vraiment par choix, mais parce que le cadre légal et policier imposé par le pouvoir colonial rend ce type d'attroupement presque impossible.
Il montre comment certaines pratiques martiales/ludiques sont marginalisées par la répression coloniale, puis plus tard "réinventées" ou "sauvegardées" comme patrimoine culturel ou sport national.
Conclusion
Taekkyon-hee dans le Haedongjokji est une petite source, mais un gros morceau : elle montre un jeu de jambes volantes structuré, avec trois niveaux, des cibles non vitales, un fort enjeu social… et une disparition liée à la colonisation japonaise.
Elle ne raconte pas tout le Taekkyon, ni son antiquité.
Mais elle oblige à voir le Taekkyon comme un art du lien et du jeu d'opposition, enraciné dans une culture martiale plus large, plutôt que comme une simple collection de techniques "qui font mal".
Cette source, bien que brève, est structurante : elle fixe le moment où le Taekkyon-hee, jeu populaire enraciné dans une culture martiale, disparaît sous la pression coloniale. Elle oblige aussi à penser le Taekkyon comme un art du lien et du jeu d'opposition, plutôt que comme une simple collection de techniques létales.
Pour aller plus loin
Source primaire
- Choe Yongnyeon (최영년), Haedongjokji (海東竹枝), Séoul, 1925
- Consultation : Bibliothèque nationale de Corée - Collection numérique
Ressources en ligne
- UNESCO - Taekkyon (Patrimoine culturel immatériel) : Page officielle
Articles académiques
- Google Scholar - "Taekkyeon historical sources" : Recherche
Que retenir de cette ressource ?
Taekkyon-hee dans le Haedongjokji, c'est un jeu ou un art martial ?
- C'est les deux, selon la modalité. Dans le texte, Taekkyon-hee est classé parmi les jeux (戱). Mais ce "jeu" repose clairement sur un socle martial : coups de pied, déséquilibre, chute, vengeance ritualisée. On est dans une forme Hee : la modalité ludique et sécurisée d'un art martial complet. Même art, même techniques de base, mais avec des règles et des cibles adaptées (jambes, épaules, chignon) pour que les participants sortent indemnes. Le texte ne décrit donc pas le Taekkyon dans son usage martial complet, mais sa déclinaison sociale : concours, paris, rivalités amoureuses, spectacle.
Que nous apprend cette source sur la technique du Taekkyon ?
- Elle ne donne pas un manuel complet, mais quelques éléments forts : combat face à face, debout, coups de pied pour faire tomber l'adversaire, trois niveaux techniques (jambes, épaules, chignon), et l'idée de "jambes volantes" (飛脚術). Cela confirme un Taekkyon tardif centré sur le jeu de jambes, le déséquilibre et la chute, plutôt que sur les poings ou les projections complexes. Mais attention : il s'agit d'une description de la modalité Hee, pas d'un inventaire complet des techniques martiales du Taekkyon.
Bigak-sul (비각술 / 飛脚術), est-ce forcément un coup de pied sauté ?
- Pas forcément. Le poème et la glose insistent surtout sur le résultat : faire tomber le sangtu, le chignon traditionnel. Dans cette fiche, bigak-sul est compris comme "art des jambes volantes" : des coups de pied rapides, imprévisibles, capables d'atteindre la coiffure, avec ou sans saut. Les coups de pied sautés en font partie, mais ne résument pas tout le concept. L'accent est mis sur la précision, la surprise et la hauteur, plus que sur le seul décollement du sol.
En quoi Taekkyon-hee aide-t-il à comprendre le lien entre Subak et Taekkyon ?
- Taekkyon-hee ne mentionne pas Subak, mais il illustre un modèle culturel : un art à mains nues complet, décliné en formes ludiques (Hee) pour les jeux, paris et concours. En croisant cette source avec les mentions du Subak/Subak-hee dans les annales de Joseon, on voit se dessiner une même famille de pratiques : affrontement codifié, jeu de prestige, corps mis en jeu… mais avec des règles qui limitent la casse. C'est ce paysage culturel commun, plus que la filiation directe, que cette ressource permet de mieux saisir.