Kibongeori, une éducation du corps

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Regardez un pratiquant de Taekkyon expérimenté combattre : une variété de gestes apparemment sans limite, des esquives, des projections, des ripostes enchaînées. Puis demandez-lui combien de techniques il a apprises. La réponse surprend. Peu. Vraiment peu. Comment est-ce possible ?

La réponse tient en un mot : combinaison. Les mouvements fondamentaux du Taekkyon ne sont pas des techniques figées à reproduire à l'identique. Ce sont des principes — des briques vivantes qui s'assemblent, se transforment et s'adaptent à chaque instant de la pratique.

Quatre familles, un seul corps

Le curriculum officiel du Taekkyon organise les mouvements fondamentaux en quatre grandes familles :

- Pumbalkile travail des déplacements et des postures. C'est le cœur du Taekkyon, sa signature la plus visible : ce balancement rythmé, cette façon de poser et déposer le pied en triangle (le caractère 品, pum) qui donne au pratiquant une fluidité remarquable.
- Hwalgaejil — le balancement des bras. Souvent incompris, le hwalgaejil n'est ni une attaque ni une défense au sens strict. C'est un régulateur : il maintient l'équilibre, détourne le regard adverse, génère une contre-force. Il prépare l'action avec une apparente nonchalance.
- Baljil — les techniques de pied. Le Taekkyon est célèbre pour ses jambes. Le baljil se divise en deux registres : les techniques basses (ttanjuk), qui ciblent les chevilles, les genoux, les jambes de l'adversaire — et les techniques hautes (chagi), qui visent le tronc et la tête.
- Sonjil — les techniques de main. Saisir, pousser, déséquilibrer. La main intervient rarement seule — mais quand elle intervient, c'est souvent ce qui fait basculer l'échange.

Ces quatre familles ne fonctionnent pas séparemment. Dès les bases, on apprend à les combiner : pumbalki avec hwalgaejil, baljil avec sonjil, le tout simultané, en mouvement, seul puis sur partenaire.

Pum : la posture qui n'en est pas une

Avant toute technique, il y a la posture. Dans le Taekkyon, elle s'appelle pum. Et elle surprend, parce qu'elle ressemble à… rien de particulier. On se tient debout, naturellement. Pieds légèrement écartés formant le caractère sino-coréen 人 (in, saram — l'être humain). Corps détendu. Regard droit.

Ce n'est pas un détail anodin. Le Taekkyon ne demande pas au pratiquant d'adopter une posture de guerrier, d'athlète ou de combattant — il lui demande de se tenir comme un être humain. La posture de départ est la posture de l'humain debout. Deux jambes, un axe, une présence. Tout part de là, tout y revient.

C'est précisément là que réside sa force.

Tous les arts martiaux codifiés connaissent plusieurs type de garde : basse, haute, fermée, ouverte. Le Taekkyon refuse cette convention. Le wonpum (posture de base), le jwapum (posture gauche) et l'upum (posture droite) sont des variantes d'une même évidence corporelle — celle du corps humain au repos, prêt à tout parce que contraint à rien.

Le maître est reconnaissable à ceci : de sa posture apparemment désinvolte, les techniques surgissent sans prévenir, comme l'eau qui change de direction sans effort. La posture naturelle n'est pas l'absence de préparation — c'est une préparation déjà accomplie.

Le kibongeori : « la racine, la quintessence »

Le programme de base s'appelle kibongeori (기본거리). C'est par lui que tout commence et, paradoxalement, c'est à lui qu'on revient toujours.

C'est à un âge déjà très avancé que le maître Song Deok-gi a transmis intégralement ces mouvements — les plus élémentaires, ancrés dans son corps depuis l'enfance. Ce que les maîtres de Taekkyon disent des bases n'a rien d'un cliché pédagogique : ils les appellent tout le Taekkyon, la racine, la quintessence.

L'apetgeori ouvre le kibongeori. C'est une séquence d'échauffement d'une vingtaine de mouvements traditionnels qui assouplit les muscles, les articulations et stimule le système nerveux. Il active le métabolisme, augmente la consommation d'oxygène, prépare le corps à l'effort. Mais il fait plus que ça : il met le pratiquant dans l'état juste et le tempo propre au Taekkyon.

Puis viennent, dans l'ordre, le pumbalki, le hwalgaejil, le baljil en deux registres, le sonjil.

Un principe, mille variations

Le Taekkyon a sa propre logique de nommage — et elle est révélatrice. Patnakgeori : crochetage par l'extérieur. Annakgeori : crochetage par l'intérieur. C'est tout ce que le nom dit — et c'est suffisant. Que vous l'appliquiez sur la jambe avant ou arrière, de face ou de côté : le nom ne change pas. Le Taekkyon nomme le geste fondamental, pas ses circonstances.

Il y a là un parallèle entre la parole et le corps : les noms sont simples parce que les gestes sont simples — simples au sens mécanique du terme, fondés sur les deux principes qui traversent tout le Taekkyon : le gumsil et le neungcheong. Charger et délivrer.

La réponse à la question « comment ? » est là. Ce qui rend les combinaisons infinies, ce n'est pas le nombre de techniques — c'est la mécanique qui les sous-tend. Quand le corps a intégré le gumsil et le neungcheong — placement des hanches, orientation des épaules, transfert du poids — chaque technique devient une variation d'un même geste essentiel. La mécanique est vivante, et c'est elle qui génère la variété. C'est précisément ce que travaille le kibongeori : non seulement les techniques, mais aussi la mécanique qui rend toutes les combinaisons possibles. Les bases ne sont pas un catalogue de gestes. Elles sont une éducation du corps.

Lee Yong-bok l'écrit dès 1995 :

« Les techniques de base se combinent et se transforment en techniques appliquées d'une variété infinie. »

Non pas une longue liste à parcourir, mais un principe incarné, capable de se déployer dans toutes les directions. Le pratiquant ne cherche pas dans sa mémoire la bonne technique — il répond à ce qui se présente, depuis un corps qui a intégré les fondamentaux assez profondément pour improviser.

Ce que le kibongeori révèle

Il y a quelque chose d'important à comprendre sur la relation entre les bases et la liberté dans le Taekkyon : les bases ne sont pas ce que l'on quitte quand on progresse. Ce sont elles qui forgent la progression — qui rendent libre, qui permettent l'improvisation.

Le débutant exécute le pumbalki comme un exercice. Le pratiquant confirmé est en pumbalki — en permanence, sans y penser. La technique a disparu dans le corps. Ce n'est plus un mouvement appris : c'est une façon d'être dans l'espace.

C'est pourquoi les maîtres du Taekkyon insistent : les bases d'abord, les bases toujours. Non par tradition ou par conservatisme, mais parce que c'est à cette condition que le reste devient possible.

A propos

Représentant Korea Taekkyon Federation France • 6ème Dan KTF • Jidosa 2ème degré

Je représente la Korea Taekkyon Federation en France et dirige la commission KTF du Centre Français du Taekkyon. Passionné de recherche historique sur les arts martiaux coréens, j'anime des stages découverte et techniques pour clubs et associations partout en France et en Europe.

Que retenir de cet article ?

Pourquoi le Taekkyon a-t-il si peu de techniques nommées ?

Qu'est-ce que Pum ?

Qui est Song Deok-gi ?

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